Le jeu à la rivière: un situation bien particulière.Cette rubrique stratégie compte déjà des discussions sur les "côtes" (
pot odds en anglais). Il existe en effet nombre de méthodes plus ou moins savantes pour décider de s'il est judicieux ou non de jouer tel ou tel jeu au flop, ou au turn.
Ces méthodes, dont l'efficacité n'est absolument pas remise en cause ici, vous placent très souvent dans le cas d'un tirage alors que votre adversaire a déjà un jeu fait. Elles ne vous disent en revanche jamais quoi faire lorsque aucune carte ne peut plus arriver: lors de la rivière.
Quelques cas "simples":Evidemment, si vous n'aviez qu'un tirage jusqu'alors, et que vous n'avez pas fait votre jeu à la rivière, il va être dur de faire face à une mise de la part de votre adversaire (les mises sont évidemment généralement plus grosses à la rivière qu'aux tours de mises précédents).
A l'inverse, si vous avez fait votre jeu (suite, couleur, ...), alors d'après les raisonnements que vous avez du faire avant, vous avez un jeu très gros (a priori plus gros que le “jeu fait” que vous aviez attribué à votre adversaire) et vous pouvez donc “envoyer” (miser) sans trop de problème.
La situation la plus délicate:Mais n'importe quel joueur vous le dira sans doute: le cas le plus fréquent, lorsque vous atteignez la rivière, est encore le cas où vous avez jeu “moyen”, qui ne résulte pas de l'aboutissement d'un tirage type suite ou couleur. Le terme “moyen” dépend évidemment des situations, il peut s'agir d'une simple pair, de deux paires, ...
Dans ce genre de situation, on peut faire face à deux cas:
(1) vous “agissez”: vous vous sentez le plus fort, ou vous avez la ferme intention de bluffer.Donc vous misez, et vous êtes alors soit en position pour gagner le coup si votre adversaire passe, soit pour être payé et abbattre vos cartes, soit enfin dans la sitatuation (2) suivante
(2) vous “subissez”: vous êtes face à une mise.
La grande question est alors: “que faire” ?Commençons par ce qu'il ne faut PAS faire: regarder combien vous avez déjà investi dans le pot, et vous accrocher à cette somme d'argent pour tenter d'arracher le pot.
Tout le monde, de Mike Caro (théoricien du poker) à
Antonio Esfandiari (joueur ultra-agressif) vous dira que
lorsque vous sentez que vous êtes battu, peu importe combien vous avez mis dans le pot, vous devez vous coucher. Avec pour seules exceptions, le cas où vous êtes hyper short stack et où vous ne pouvez comptez que sur un bluff de votre adveraire pour survivre, ou lorsque vous êtes super chipleader et que vous pouvez à tres petit coût tenter de faire sortir un short stack.
Mises à part ces deux exceptions, vous devez prendre une décision indépendamment de votre investissement passé dans le pot.
La meilleure solution, dans un tel cas, consiste à essayer d'estimer quelle(s) main(s) vous pouvez battre. S'il vous est impossible de trouver une main plausible que vous pouvez battre, alors cessez de vous torturer l'esprit et jettez votre main. Par main “plausible”, il faut comprendre une main qui pourrait expliquer le comportement de votre adversaire avant le flop, après le flop, et après le turn.
On touche ici au coeur d'une philosophie adoptée par les plus grands joueurs: jouer non pas sa main, mais celle de son adversaire !Les plus grands joueurs le font régulièrement.Ne vous étonnez pas de voir parfois
Daniel Negreanu “refaire” littéralement à voix haute le jeu pre flop, apres le flop et après le turn lorsqu'il se retrouve face à ce genre de situation (exemple: la main contre Todd Brunson, saison 2 de High Stakes Poker, où Daniel, après avoir procédé à une reconstitution de tout le déroulement de la main, finira par jeter une couleur max !!).
Un exemple simple:Prenons un exemple pour illustrer tout cela: vous avez

Vous relancez pre_flop et vous êtes payé par un seul joueur
Flop:

vous misez une jolie somme et vous êtes payé
Turn:

vous misez le double du flop, et vous êtes encore payé
River:

vous misez encore le double (par rapport au turn) et votre adversaire vous envoie au tapis(5 fois plus que votre dernière mise).
OK, vous aviez floppé le jeu max, et il peut sembler tentant de payer cette dernière mise uniquement pour cette raison. Néanmoins, à la rivière, il vous sera très dur de trouver un jeu (plausible pour votre adversaire) que vous pouvez battre. Même si ce dernier avait AQ, il se contenterait très certainement de payer, surement efrayé par les nombreaux tirages du board (suite, couleur, et même un full potentiel). N'oubliez pas que votre adversaire a payé une relance pre-flop, et se trouve donc a priori avec une main forte. Et vous êtes perdant face à K10, AJ, 88, QQ, JJ, AA et n'importe quelle main constituée de 2 trèfles, qui sont toutes des mains avec lesquelles votre adversaire aurait pu jouer tel qu'il l'a fait.
Au bout du compte:Dans ce cas (certes d'école), il semble donc sage de se coucher, même si cela ne doit pas vous empecher de fulminer contre votre adversaire, qui était necessairement battu au flop, mais a très certainement amélioré son jeu pour finir devant vous.
Conclusion:Nous concluerons cette discussion par un léger retour sur le concept même de “jeu à la rivière”: selon Howard Lederer, jouer la rivière est, de très loin, ce que le poker présente de plus difficile. En effet, au nombre quasi infini de combinaisons possibles formées par vos deux cartes privées et les 5 cartes publiques il faut ajouter le nombre énorme de combinaisons possibles constituées par mises des joueurs, et ce à tous les tours de mise avant (et pendant) la rivière. De plus, c'est à la rivière où le hasard a joué le plus grand rôle puisqu'il a fait se retourner le nombre maximal de cartes: les 5 cartes du board.
A l'inverse du jeu pre-flop, ou du jeu au flop, il est donc très difficile de classer les mains et/ou les situations possibles une fois les 5 cartes retournées.
Il convient donc de considérer avec précaution le jeu à la rivière, et de prendre avec un certain recul toutes les informations qui viennent d'être données.